Où en est le féminisme québécois ?

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Journée internationale des droits des femmes : regard sur le mouvement féministe

Écoféminisme, lutte contre la grossophobie, afroféminisme, équité salariale, parole autochtone, rapports de pouvoir, harcèlement sexuel… À quoi ressemble le féminisme en 2019? On fait le point avec cinq Québécoises aux parcours multiples à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Au cégep, Vanessa Destiné a une illumination pendant son cours de science politique. Une enseignante vient d’aborder les enjeux féministes, dont elle ignore à peu près tout. « J’ai trouvé ça bizarre que ce soit présenté comme une théorie parmi tant d’autres. J’ai pensé que de souhaiter l’égalité entre les hommes et les femmes n’était pas une idéologie, mais un idéal. »

Les perceptions ont évolué depuis quelques années, estime l’animatrice. « Aujourd’hui, être féministe, c’est plutôt cool. Les jeunes ont plein de modèles populaires : des actrices, des chanteuses… Ce n’était pas comme ça quand j’étais adolescente. » Vanessa Destiné n’hésite plus à s’afficher. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu, il y a quelques années, des soupçons de partialité de ses ancien·ne·s patron·ne·s de presse. Plusieurs ont été jusqu’à l’empêcher de travailler sur des sujets féminins, ce qui la révolte encore aujourd’hui.

« Je ne comprends pas en quoi dénoncer l’inégalité entre les femmes et les hommes constitue une prise de position problématique dans notre société. Ça devrait aller de soi! Étrangement, personne n’a jamais reproché à une ou un journaliste de parler d’environnement, de changements climatiques, de pollution. D’ailleurs, on ne laisse jamais entendre que des hommes puissent avoir des biais dans leur couverture. »

La chroniqueuse trouve matière à réjouissance dans l’abondance de nouvelles voix féministes décomplexées, mais ajoute que cela génère un énorme backlash. « Beaucoup de masculinistes trouvent des réseaux en ligne pour s’afficher. Il y en a de plus en plus qui se réunissent pour haïr les femmes en groupe. Certains sont très agités et prêts à commettre des actes violents. Ça me terrifie. On commémore la tuerie de Polytechnique, mais, de nos jours, lorsqu’un homme décide de foncer dans la foule parce que des femmes refusent de lui accorder de l’attention, ça ne surprend plus grand monde. »

Elle ajoute que « beaucoup de femmes ont intériorisé la misogynie », que « certaines d’entre elles se retrouvent parfois même à la tête de ministères ». Vanessa Destiné regrette en outre que « le féminisme intersectionnel fasse peur ». « On le voit chez certaines qui, sous prétexte de libérer les femmes, choisissent plutôt de les marginaliser. Il y a quelque chose de déplorable sur le plan politique dans le fait de refuser de se positionner comme représentante de toutes les femmes. »

Celle qui n’a jamais caché son féminisme remarque qu’on le lui reproche plus fréquemment ces dernières années. « À partir du moment où on a commencé à aborder le sujet à l’émission [Plus on est de fous, plus on lit!], ç’a été immanquable. On s’est fait dire qu’on en faisait trop, que c’était redondant, et ce, même par des femmes, ce qui est toujours un peu déprimant. »

Qu’à cela ne tienne, l’animatrice persiste. « Le féminisme a toujours fait partie de ma façon de voir le monde et je ne l’ai jamais caché. Même à l’époque où j’étais reporter à Flash, je me souviens avoir interviewé le réalisateur James Cameron à la sortie de Titanic en abordant son approche féministe des personnages. »

Petite, Marie-Louise Arsenault trouve Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir dans la chambre de sa — très féministe — grande sœur, de neuf ans son aînée, et le lit. « Ma sœur disait à mon père : “Arrête de demander à maman de faire les tâches ménagères!” », se souvient-elle. En 1989, alors en deuxième année d’université, l’animatrice tourne un film avec ses camarades de classe dans lequel elles se demandent pourquoi les filles ne se disent plus féministes. « Je suis de la génération où ce n’était plus à la mode. On disait que les combats avaient été gagnés. » Hasard de la vie, elles présentent leur documentaire au lendemain du féminicide de Polytechnique…

Ces jours-ci, Marie-Louise Arsenault se désole de l’égalité non atteinte, notamment en matière d’équité salariale. « Ça continue de me rendre folle, ces statistiques nous montrant que les filles gagnent de 75 % à 80 % du salaire des gars pour le même travail. Je sais très bien que mes collègues masculins sont mieux payés que moi. J’en suis convaincue. Je trouve que c’est le nerf de la guerre. Il y a encore beaucoup du chemin à faire. »

Ce qui la réjouit? Le mouvement #MoiAussi, qui « a libéré une parole extrêmement saine ». « Je n’aurais pas cru voir ça de mon vivant. C’est fabuleux! Les choses ne peuvent pas faire autrement que de changer à partir du moment où les femmes disent ouvertement ce qu’elles ont subi et ce qu’elles refusent désormais, en toute solidarité. J’ai l’impression que les gars qui harcelaient les femmes vont se garder une petite gêne à présent parce qu’ils savent qu’il va y avoir un prix à payer. »

Fille d’une mère féministe, Gabrielle Lisa Collard éprouve un choc lorsqu’elle réalise que l’industrie des régimes et l’obsession de la minceur constituent un angle mort de la réflexion actuelle. « Les personnes minces n’ont pas vraiment à y réfléchir et ne réalisent pas que la hiérarchisation des corps en fonction de leur taille et de leur forme est profondément antiféministe, explique-t-elle. Il importe de se demander pourquoi on valorise tant la minceur et on dévalue la grosseur. Comme féministe, je pense qu’il faut réfléchir à ça en profondeur et se demander de quelle manière on y participe et pour quels motifs ».

Gabrielle Lisa Collard est bien consciente qu’il s’agit d’enjeux sensibles, le geste de se nourrir étant à la fois profondément intime et lié à l’affect. « On associe la nourriture à l’identité, au fait d’être une “bonne” ou une “mauvaise” personne selon ce qu’on ingère et ce dont on a l’air. » Elle ajoute que chacune suit son propre cheminement et précise au passage qu’une personne souffrant d’un trouble alimentaire peut tout à fait être féministe.

« On a tellement intégré l’idée qu’on peut transformer son corps si on fait les “bonnes choses” et qu’on va être récompensées avec le “bon corps”, déplore-t-elle. J’ai été grosse toute ma vie et j’ai malgré tout très longtemps pensé ça. Je vois bien avec le recul que ce n’est pas le cas. Je suis comme je suis et je ne suis pas la seule. Il faut arrêter de mépriser les personnes grosses. »

Quant à la tendance dans certaines publicités et dans la presse féminine à glorifier la « diversité corporelle », la blogueuse n’est pas contre, mais la juge incomplète. « Ça fait peser la responsabilité de s’aimer sur nos épaules alors que tout concourt collectivement à nous faire détester notre corps, à nous faire combattre la moindre de ses fonctions naturelles et la manière dont il vieillit, indique la journaliste. À un moment donné, c’est bien beau de se faire dire qu’il faut s’aimer soi-même, mais il faut aussi se battre contre un système qui nous empêche de le faire. Et qui s’enrichit à fond sur nos complexes. »

C’est pourquoi, plutôt que de célébrer la diversité corporelle, Gabrielle Lisa Collard préfère parler de « libération des corps » (body liberation), une approche proposant de « juste arrêter de voir son corps comme un ennemi et de lui sacrer patience ».

Elle a toujours été « une grande gueule, dans le bon sens du terme » tient-elle à préciser. « Même petite, en Haïti, j’étais toujours prête à mener des revendications pour celles qui ne l’osaient pas. J’ai été souvent punie pour ça. » D’abord actrice, Fabienne Colas décide, après seulement quelques années au Québec, de fonder le Festival international du film black de Montréal. « J’ai bien vu que je devais utiliser ma voix afin de créer des plateformes pour les gens invisibles ».

Des immigrant·e·s arrivé·e·s ici avant elle lui recommandent alors de ne pas faire trop de vagues. « Pas parce que ces personnes n’étaient pas fières, mais mon entourage avait peur que le milieu artistique me mette en quarantaine, se souvient-elle. C’est là que je me suis demandé : est-ce que je veux passer pour la belle fille qui fait juste sourire, comme dans “sois belle et tais-toi” — ce n’est pas un cliché, ç’a été le mot d’ordre pour les femmes pendant très très longtemps —, ou je vais travailler pour faire une différence? » On connaît la suite…

De nature confiante, Fabienne Colas s’enthousiasme quant à la place des femmes au Québec en 2019. « On a voix au chapitre plus que jamais : on ose s’habiller comme on veut, dire les choses comme on les pense, créer les entreprises qu’on souhaite, se lancer en politique… Les portes sont plus que jamais ouvertes! » lance-t-elle. Du même souffle, elle reconnaît qu’il faut faire attention « aux lunettes roses ». « Je suis optimiste, ce qui ne veut pas dire que tout est parfait. Même dans notre société où les droits ne sont pas officiellement brimés, il y a encore du sexisme systémique et des difficultés pour les femmes, par exemple, à investir les conseils d’administration. »

D’ailleurs, elle rappelle que, si les conseils d’administration comptent en moyenne une femme pour cinq hommes, en ce qui concerne celles issues des minorités visibles, c’est une sur vingt-cinq! « La bataille se fait trop au niveau des femmes “en général” et on oublie les filles racisées qui ont beaucoup plus de difficulté à percer le plafond de verre. On met la barre tellement plus haut pour elles… C’est là que ça ne devient plus juste du sexisme, mais du racisme et des préjugés. »

Louise Toupin dresse un bilan plutôt sombre de notre avancement collectif en 2019. « Selon le plus récent Forum de Davos, l’égalité salariale dans le monde est attendue dans 217 ans. Et puis, selon l’Observatoire canadien du fémicide pour la justice et la responsabilisation, une femme ou une fille est assassinée au Canada tous les deux jours et demi, par des proches, et par des hommes dans 90 % des cas. C’est effrayant et affolant! Et dans 36 % des cas de victimes par violence, il s’agit de femmes ou de filles autochtones, alors qu’elles ne représentent que 5 % de la population. »

La professeure retraitée ne désespère pas complètement. « Si je regarde du côté des mobilisations féministes, mon optimisme revient. Évidemment, je pense au tsunami qu’a été #MoiAussi. Nous voyons émerger un immense mouvement mondial de femmes qui refusent l’ordre établi, luttent contre les inégalités. Selon le plus récent rapport d’Amnistie internationale, on assiste depuis un an à une flambée de militantisme féministe à travers le monde. »

Plus près de nous, au Québec, la chercheuse souligne l’importance de la parole des femmes autochtones. « Toutes ces voix de femmes issues du fond des âges des Amériques, trop longtemps tues, plus je les lis et les entends, plus je me dis qu’elles ont énormément de choses à nous apprendre et à partager. Elles mettent en évidence le lien sacré des êtres humains avec la terre et le respect qu’on lui doit. Après tout, c’est elle qui nous nourrit. Ces femmes ne se tairont pas. II faut tendre l’oreille et s’ouvrir à cette parole, à leur savoir et leur sagesse. Il faut repenser avec elles notre modèle de développement. »

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