Derrière la campagne pro-voile du Conseil de l’Europe, la galaxie des frères musulmans

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Une campagne du Conseil de l’Europe mettant en avant le voile islamique a créé la polémique sur les réseaux sociaux. En remontant le fil, « Marianne » a pu établir que deux associations européennes réputées proches de l’idéologie des Frères musulmans y ont contribué.

Le hijab, nouveau symbole de liberté en Europe ? C’est en tout cas ce que laisse entendre une campagne de sensibilisation contre les discours de haine lancée sur Twitter par la division de lutte contre les discriminations du Conseil de l’Europe, à grand renfort de visuels publicitaires. Sur des photos et vidéos aux tons pastel, de jeunes femmes souriantes et voilées se voient flanquées de plusieurs slogans parmi lesquels : « Mon hijab, mon choix »« La beauté se trouve dans la diversité comme la liberté dans le hijab » ou encore « Apportez de la joie, acceptez le hijab ».

En sus de ces affiches, une courte vidéo a beaucoup fait réagir les internautes ainsi que des personnalités politiques. On y voit des jeunes femmes non voilées d’un côté, voilées de l’autre, mises en miroir dans un montage. « Rappeler que les femmes sont libres de porter le hijab (dans le respect des lois de chaque État membre, en France celles de 1905 et 2004) est une chose. Dire que la liberté est dans le hijab, en est une autre. C’est en faire la promotion. C’est le rôle du Conseil de l’Europe ? », interroge sur Twitter la sénatrice PS Laurence Rossignol, ancienne ministre des Droits des femmes. À droite, les tweets indignés n’ont pas manqué non plus. François-Xavier Bellamy, député européen LR, voit notamment dans cette vidéo « un symptôme parmi d’autres d’une dérive très grave, qu’il ne faut surtout pas prendre à la légère, où se mêlent entrisme, complaisance et détournement ».

UNE CAMPAGNE ÉLABORÉE PAR LE CONSEIL DE L’EUROPE…

Les tweets ont été retirés mardi dans la soirée, mais les visuels de la campagne s’affichent toujours sur le site du Conseil de l’Europe**. Sur chacun figurent les logos de plusieurs organisations : celui de l’Union européenne, mais aussi et surtout celui du Conseil de l’Europe, une organisation transnationale de 47 pays européens, celle-là même qui a donné naissance à la Cour européenne des Droits de l’Homme. Car cette campagne a été conçue dans le cadre de « WE CAN for human rights speech », un projet qui réunit plusieurs associations, dirigé par l’unité « Non au discours de haine et Coopération » du Conseil de l’Europe. « L’objectif était de sensibiliser à la nécessité de respecter la diversité et l’inclusion et de combattre tout type de discours de haine », explique le Conseil à Marianne.

Plus précisément, l’organisation indique que les visuels ont été réalisés par les participants d’un atelier « contre les discours de haine anti-musulmans » qui s’est tenu en ligne les 27 et 28 septembre. Durant ces ateliers, « nous rassemblons des personnes issues de la société civile et des designers pour les aider à élaborer leur propre campagne », nous assure Julia Mozer, membre de l’une des organisations du projet « We Can ». « Ces tweets reflétaient les déclarations faites de manière individuelle par des participants dans l’un des ateliers du projet, faisant usage de leur liberté d’exprimer leur identité et leurs points de vue abonde le Conseil de l’Europe auprès de MarianneIls ne représentent pas la position du Conseil de l’Europe ou de sa Secrétaire Générale. Par conséquent, ces tweets ont été retirés et nous allons réfléchir à une meilleure présentation de ce projet. »

… AVEC L’AIDE D’ASSOCIATIONS FONDÉES À L’INITIATIVE DE L’UOIE

La campagne ne serait donc que le fruit de membres lambda de la société civile désireux de s’engager pour les droits humains ? Pas vraiment. Comme l’annonce d’ailleurs très ouvertement le site du Conseil de l’Europe, l’atelier en question a été organisé en collaboration avec « le Forum of European Muslim Youth and Student Organisations (Femyso) ». Interrogée par Marianne, Hiba Latreche, vice-présidente de Femyso, confirme avoir participé à l’organisation de l’atelier : « Une de nos militantes, une jeune femme italienne, a participé à l’animation de ce workshop. »

L’association est bien connue pour son lobbying pro-voile. « Le Femyso est la branche jeune d’une organisation réputée proche des Frères musulmans, l’Union des Organisations Islamiques en Europe (UOIE), qui représente le courant fondamentaliste de l’islam en Europe et dont l’objectif est de former une élite musulmane européenne », explique à Marianne Florence Bergeaud Blackler, anthropologue au CNRS et spécialiste des mouvements islamistes. « Les documents de l’UOIE prouvent très clairement que le Femyso est une de leurs émanations », abonde Lorenzo Vidino, professeur et directeur d’un programme sur l’extrémisme à l’Université George-Washington, expert sur les réseaux islamistes en Europe et en Amérique du Nord.

L’ÉMANATION FÉMININE DE L’UOIE

À ce titre, les jeunes occupant les plus hauts postes de Femyso sont « bien souvent les enfants des membres senior des associations fréristes européennes », précise-t-il dans son étude coécrite avec Sergio Altuna The Muslim Brotherhood’s Pan-European Structure. L’ancienne présidente du Femyso Intissar Kherigi est, elle, la fille de Rached Ghannouchi, leader du mouvement islamiste tunisien Ennahdha. Le Femyso a pourtant nié à plusieurs reprises entretenir des liens avec les Frères musulmans, jugeant qu’il s’agissait d’ « allégations calomnieuses ». Interrogée sur la création du Femyso, Hiba Latreche maintient qu’elle est à l’initiative de « jeunes musulmans européens » et assure que l’association n’entretient pas de « relations particulières » avec l’UOIE. Le Femyso « n’est lié à aucun groupe politique », se défend la vice-présidente.

« Dès 1996, c’est le Femyso, basé à Bruxelles, qui est constitué comme plate-forme d’échange pour rassembler certaines organisations de jeunesse liées aux diverses fédérations nationales se trouvant dans la mouvance des frères elle-même associée au sein de l’UIOE, écrit pourtant Brigitte Maréchal, docteure en sociologie et spécialiste de l’islam européen dans son livre “Les Frères musulmans en Europe. Racines et discours“. Mais cet organisme de jeunesse apparaît soucieux de conserver une autonomie par rapport aux Frères, bien que certains liens interpersonnels et organisationnels soient avérés. »

Des membres d’une autre organisation, l’« European Forum of Muslim Women »* (EFMW) ont participé à l’atelier qui a mené à la conception de la campagne. Pour Lorenzo Vidino, cette seconde organisation est une émanation féminine de l’UOIE. Dans son étude, il indique par exemple que Noura Jaballah, l’une des ex-présidentes de l’EFMW, est la femme d’Ahmed Jaballah décrit par Libération comme « l’une des figures les plus respectées et influentes de Musulmans de France, l’ex-UOIF, proche de la confrérie des Frères musulmans ».

EN 2011, UNE SESSION D’ÉTUDE AVEC TARIQ RAMADAN

Ce n’est visiblement pas la première fois que le Conseil de l’Europe travaille avec ces organisations. « Le Conseil de l’Europe a désigné le Femyso comme l’un des trente membres de son Conseil consultatif sur la jeunesse et travaille régulièrement avec cette organisation ainsi qu’avec l’EFOMW qui est la section femme des Frères Musulmans en Europe », pointe Florence Bergeaud Blackler. Hande Taner, responsable de la communication du Femyso, siège dans ce groupe chargé de conseiller le Conseil de l’Europe sur les questions liées à la jeunesse. « Ce n’est effectivement pas la première fois que nous travaillons avec les institutions européennes », confirme à Marianne Hiba Latreche.

D’après Lorenzo Vidino, le Femyso se targue même dans l’une de ses brochures d’être « constamment consulté par le Parlement européen, le Conseil de l’Europe ou les Nations Unies ». En mai 2011 déjà, le Femyso organisait une session d’études sur l’islamophobie au Centre Européen de la Jeunesse qui dépend du Conseil de l’Europe. Parmi les intervenants : le prédicateur Tariq Ramadan.

« Cela fait très longtemps que les ONG qui gravitent dans la sphère des Frères musulmans ont élu domicile à Bruxelles ou Strasbourg, commente une source connaisseuse des milieux islamistes, Le Conseil de l’Europe est une organisation assez faible, en réalité, qui représente une cible facile. Les militants islamistes ont jeté leur dévolu sur cette institution pour faire du militantisme anti-islamophobie et pro-voile. » « On peut organiser une campagne sur la question du racisme anti-musulman, je n’y suis pas opposé, complète Lorenzo Vidino, mais encore faut-il bien choisir ses partenaires ».

*  Contacté par Marianne, le « European Forum for Muslim Women » n’a pas donné suite à notre demande.

** Mise à jour : mardi 3 novembre à 16h04, les visuels avaient été supprimés du site du Conseil européen qui indiquait qu’ils étaient en train d’être « examinés »

Marianne

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